Un
symbole, la sortie du nouvel album de William Sheller en ce début de l'an
2000 ? Même pas. Juste un retard de perfectionniste qui, "jusqu'à
la dernière minute", se dit que "ce n'est pas la bonne
phrase qu'il faut sur ce bon sang de refrain", et qui reprend sa copie
parce qu'il ne veut pas "lâcher quelque chose à moitié
fait". Le résultat, c'est Les Machines absurdes. Dix chansons
habillées de cordes en majesté et d'électronique raffinée.
Un bijou de la plus belle eau, scintillant d'intelligence et d'émotion
pudique, mis en boîte à La Baule.
Explication : "Pour
l'occasion, j'ai étrenné un camion entièrement équipé,
Voyageur 1, installé au pied d'une maison que j'avais louée. Les
fils montaient dans ma chambre, où j'enregistrais. Si, après dîner,
ou le matin, on avait envie de travailler, on le faisait. Tout était à
disposition en permanence, sans contraintes horaires." Le titre? "Un
clin d'il aux machines qui ont servi mon inspiration durant l'enregistrement
de l'album, mais aussi à la bagarre qu'il faut quotidiennement mener contre
elles, notamment quand elles tombent en panne!"
Visage émacié,
sourire énigmatique, William Sheller, 53 ans, semble se bonifier encore
avec l'âge. Riche d'une carrière de trois décennies, jalonnée
d'aventures musicales diverses et d'albums atypiques - comme le rigolo Rock'n'dollars,
qui le lança en 1975; comme le superbe Sheller en solitaire, qui
lui valut la consécration et fit de lui "Un homme heureux"
au début des années 90; comme le déroutant Albion de 1994, à la couleur quasiment hard-rock.
Fin 98, pour faire patienter
ses admirateurs, Monsieur William avait sorti une compilation intitulée Tu devrais chanter, en hommage à ce que lui avait dit un jour Barbara.
Mais, depuis six ans, il s'était plutôt consacré à
l'écriture d'uvres classiques; des concertos et des petites symphonies,
régulièrement créées à Pleyel ou ailleurs,
qu'il songe à enregistrer bientôt. Tout comme il rêve d'écrire
la musique d'un ouvrage lyrique "avec des personnages proches de la chanson,
mais qui ne serait pas un opéra-rock ". En 1997, déçu
par l'évolution d'un métier dans lequel il ne se reconnaît
plus vraiment, il avait confié à Chorus qu'il pensait à
"réorienter" sa vie, à devenir un "compositeur
de proximité" au service d'artistes en tous genres plutôt
qu'à poursuivre sa propre carrière de chanteur. Malgré ses Machines absurdes de grande cuvée, il n'a pas abandonné l'idée...
Propos choisis, recueillis dans la quiétude de son appartement parisien,
au cinquième étage d'un bel immeuble ancien, avant son retour à
l'Olympia et la tournée à suivre.
Le
vilain petit canard
"''Les gens ça les dérange/Que
je ne sache pas auquel ressembler": c'est en partie autobiographique.
Quand j'étais môme, j'ai été un peu rejeté,
isolé, parce que je n'avais pas la même façon de penser que
les autres. J'en ai souffert. La phrase "J'ai le mal du cur en altitude"
fait un peu référence à cela. A cause de cette phrase-là,
d'ailleurs, je me suis enquiquiné avec les rimes en "ude" pendant
tout le restant du morceau ! Le mot "immensitude" lui, m'est venu assez
directement. Parce que j'ai le mal de la non-pesanteur affective, pratiquement
de l'absence, quoi... Je ne changerai pas, parce que c'est un choix, quelque part.
Une conséquence du métier que je fais et de ce que je suis, au fond. [Silence] Aujourd'hui, je suis content : on paye pour me voir ! C'est l'éternelle
histoire du vilain petit canard, quoi. [Rire] Je ne suis pas un beau cygne
non plus! Maintenant que je suis adulte, disons que je suis mieux dans ma peau.
Je nage dans ma mare et je suis tranquille."
Barbara
et la solitude
"En 1972 - j'avais alors 26 ans- Barbara m'avait
demandé d'être l'arrangeur de son album La Louve. Pendant
six mois, j'ai littéralement vécu à ses côtés.
C'est elle qui m'a dit un jour: "Tu devrais chanter". J'ai objecté
: "J'ai pas de voix". Elle m'a répondu : "Moi
non plus, on s'en fout." Elle voulait me faire comprendre qu'il y a autre
chose que le chant. Elle me disait : "T'es pas un chanteur, t'es un diseur".
Comme elle, quoi. On partageait la même attitude vis-à-vis du métier,
et puis aussi le sens de la solitude. [Silence] C'est assez inexplicable,
ce besoin féroce d'être seul, parfois. Un besoin qui, lorsqu'on on
vit avec quelqu'un, peut devenir infernal pour l'autre. A certains moments, quand
on a en soi ce sentiment, on ne peut pas supporter la présence de quelqu'un
dans la maison. On ne va pas pourtant pas jeter les gens dans la rue en leur disant:
va faire les courses, tu reviendras ce soir! Ce n'est pas possible. Alors, on
essaie de s'y faire. Et ce n'est pas toujours amusant... Avec Barbara, on parlait
souvent de cela. [Silence] On avait en commun le sens de la solitude, oui."
Rire
et mélancolie
"J'ai tendance à aimer les gens
mélancoliques, parce que je le suis en partie. Mais, dans la vie, j'aime
bien rigoler aussi. J'ai une réputation de personnage triste, or ce n'est
pas vrai. Un fois, Carlos m'a dit qu'il avait essayé de faire autre chose
que des chansons comiques, mais que les gens n'en ont pas voulu... J'ai moi même
été échaudé par ce clivage réducteur. En 1975,
mon premier succès personnel, Rock'n'dollars, avait été
catalogué illico chanson idiote. Après, on n'arrêtait pas
de me dire: "Tiens, voilà le chanteur rigolo!" Je n'ai
aucune envie de me laisser enfermer là-dedans. Donc, tout ce qui peut être
amusant, j'évite. "
Discrétion,
exigence, élégance
"Discrétion,
effectivement... Je n'ai jamais voulu que la presse embête mes proches.
On ne met pas ses enfants en photo pour avoir un article. Sinon, il n'y a plus
de vie privée. Exigence, oui aussi. Elle ne porte pas sur le fait de réclamer
dans ma loge trois bouteilles de Bordeaux et dix-huit serviettes bleues, mais
sur le temps de travail, avec de bons outils. J'aime le boulot bien fait. Par
exemple, avant de partir en tournée, je demande à mes musiciens
d'apprendre tout le répertoire par cur. Pas question d'avoir des
partitions. Non pour les embêter, mais pour qu'ils soient plus présents
avec le public; pour que je n'aie pas l'air d'être le chanteur tout seul
devant. [Silence] C'est vrai que j'ai des exigences. Autour de moi, il
y a bien sûr des gens qui font des choses, mais c'est toujours moi qui donne
le feu vert... Quant à l'élégance, je n'en sais rien! [Rire] C'est vrai que je ne pourrai jamais jouer les rappeurs, sous peine d'être
ridicule. On me dit parfois que mes textes sont trop policés, qu'ils ne
contiennent jamais de gros mots. Je réponds : "Il y a des gens
comme Miossec qui font ça très bien"."
Une
bonne chanson ?
"Egoïstement, c'est de savoir, après
l'avoir écrite, que je vais pouvoir la chanter cinq cents fois sur scène
sans m' ennuyer. On sait qu'elle est définitivement bonne, après,
lorsqu'elle est rentrée dans les souvenirs des gens. Maintenant, avec la
carrière que j'ai derrière moi, je commence à entendre des
jeunes de 20-25 ans me dire : "Lorsque j'avais cinq ans, cette chanson
m'a apporté ci ou ça... Et c'est bien"."
Le
marché de la chanson
"Pas mal de chanteurs, qui ont
une carrière derrière eux, en sont à se demander : "Est-ce
que je fais encore un album, est-ce que j'arrête, est-ce que je continue
?" Parce qu'il y a un manque d'intérêt des maisons de disques.
Maintenant, il est devenu préférable pour elles de lancer des artistes
en deux ou trois mois. C'est très bien pour la réinsertion des petits
mannequins, mais bon... [Sourire] Avec les techniques d'aujourd'hui, je
fais le pari de descendre dans la rue, de prendre n'importe qui et de le faire
chanter. C'est ahurissant. [Silence] Une carrière sur la durée
est toujours possible, mais, à ce moment-là, il faut tout faire
soi-même et apporter le produit fini. Je crois que ça va aller de
plus en plus dans ce sens-là... Parce que les maisons de disques n'ont
plus envie de se risquer sur un inconnu à partir d'une maquette qu'il a
réussi à leur présenter, après un parcours du combattant
déjà horriblement difficile. De toute façon, s'il arrive
jusque-là, il sera pris en mains pour être façonné
et mis dans un moule. Plus personne ne parle de musique. Ou alors en termes de
guerre : cible, stratégie, produit... Il faut que le titre accroche, qu'il
y ait une bonne vidéo, mouche ton nez, dis bonjour à la dame..."
Les
gueulardes québécoises
"Parce que j'en ai ras-le-bol,
j'ai effectivement dit que je ne supportais pas les gueulardes québécoises.
Il est vrai que certaines ont des voix magnifiques. Ce ne sont pas trop elles
qui sont en cause, mais le métier. D'un seul coup, on n'entend plus que
ça. C'est à qui va gueuler le plus fort. Ce n'est pas une compétition
olympique, quand même... Bon, si j'avais le dixième de leur voix,
je serais content, mais il ne s'agit pas de ça. Je ne sens pas, chez elles,
une fragilité... Une Jane Birkin m'émeut dix fois plus. Ce concours
de notes, c'est le complexe américain de la chanteuse qui arrive en scène
et qui dit aux gens : "Regardez, comme j'ai du talent !" On s'en
fout que t'aies du talent, chérie, dis-nous où sont tes faiblesses,
dis-nous comment tu comprends l'âme des autres, dis-nous comment tu traduis
les sentiments
De temps en temps, Céline Dion baisse la voix, mais
Lara Fabian
Si au bout de deux mesures, elle n'est pas au plafond et que
les vu-mètres ne sont pas bloqués dans le rouge, on a l'impression
qu'elle n'est pas heureuse. Elle l'est peut-être, d'ailleurs, parce que
c'est une femme ambitieuse. Eh bien, vas-y ma chérie
"
Composer
pour d'autres
"C'est vrai que je ne l'ai pas fait très
souvent, mais j'aimerais le faire plus. Avant de composer pour quelqu'un, je pense
qu'il faut connaître la personne, passer du temps avec elle, prendre ses
mesures, en quelque sorte. Faire une chanson en se disant: je vais la placer à
untel ou untel, pour ça il faut s'appeler Obispo. Ecrire tout un album
pour quelqu'un, c'est très difficile. Tout au moins, j'aurais du mal à
le faire, parce que c'est trop de charges. Mais avoir une chanson et la faire
entendre à Florent Pagny, à Hallyday, ou à quelqu'un d'autre,
comme la petite Vanessa Paradis, j'aimerais bien. Ce que je connais d'eux me donne
cette envie-là. Il y a aussi Jane Birkin. On s'est vus il n'y a pas très
longtemps. On va certainement faire quelque chose ensemble."
L'écriture
des textes
"Parce que je suis avant tout musicien, c'est toujours
la musique qui naît en premier. Je suis auteur par conséquence, mais
ce n'est pas ma nature. Je n'ai pas l'urgence d'écrire. Pour moi, c'est
même très laborieux. Parce que je ne me satisfais pas d'un à-peu-près.
En plus, pour le sport, de temps en temps, je me lance dans des rimes croisées,
embrassées, des trucs qu'on ne fait plus, mais qui donnent une musicalité
très agréable. Ce que j'aime, c'est fondre les mots dans la musique,
de façon à ce qu'il n'y en ait jamais un qui agresse l'oreille,
que ça permette simplement de voir les images. Dans certains livres, il
y a des écritures que je n'aime pas parce qu'on voit les mots. Par contre,
prenez Colette : chez elle, on ne voit pas les mots; on vit leur musicalité."
Conservatoire
et saltimbanque
"Au Conservatoire, j'ai eu un professeur de
piano qui avait été l'élève de Fauré, lui-même
élève de Saint-Saëns, lui-même élève de
Liszt. Chez mon maître, cette filiation pesait très lourd. Le pauvre
homme ! Quand je lui ai annoncé que je voulais me répandre dans
la musique populaire, il m'a dit : "Avec le bagage que vous avez, vous
n'allez tout de même pas faire le saltimbanque !" C'est pourtant
ce que je suis devenu... Le jour où une de mes oeuvres classiques a été
créée à Pleyel, j'aurais bien voulu qu'il soit là.
Pour lui montrer qu'on pouvait à la fois être un saltimbanque et
que ce qu'il m'avait donné servait à quelque chose. Par malheur
il est décédé avant."
Une
maison en Irlande
"Il y a beaucoup
trop d'agitation, une espèce d'agacement général, en cette
fin de siècle. Les gens se heurtent les uns aux autres. J'ai envie de me
retirer un peu de tout ça, de laisser passer la vague... Alors en bon ermite,
j'envisage de prendre mon baluchon sous deux ou trois ans et d'aller m'installer
en Irlande. Entre Dublin et Cork, j'ai trouvé un petit coin avec un micro-climat
sympathique. Les gens y sont très gentils. Maintenant que la technologie
le permet, j'installerai là-bas un petit studio pour pouvoir travailler.
Et puis, il y a Internet... Pourquoi l'Irlande? Parce que les racines de mon père,
qui est américain, sont à la fois irlandaises et écossaises.
Donc, j'aime bien aller renifler par là. C'est un pays qui a besoin de
se peupler, qui se construit. Ici, en France, on a une impression de surpopulation,
d'ambiance où il faut tenir les murs pour que ça ne se casse pas
la gueule... "