L'Express (Suisse)
23 décembre 2005

William Sheller, artiste alibi
(par Jean-Philippe Bernard)


RENCONTRE. L'inclassable chanteur dévoile son parcours musical captivant avec une intégrale composée d'albums plus ou moins populaires et d'un opus mythique.  

« Soyons franc: j'ai l'avantage de ne plus avoir besoin de lutter pour imposer mes choix artistiques. Au même titre que Bernard (Lavilliers) et Maxime (Le Forestier), je fais partie du Jurassic Park de la maison Universal. J'ai signé mon premier contrat chez Mercury, il y a 30 ans! Pour les jeunes cadres de mon label, je suis une sorte de bestiole préhistorique. Et les dinosaures, on les brosse dans le sens des écailles...»
Reclus jusqu'au coucher du soleil dans un hôtel thermal situé à cinq minutes du centre de Saint-Maurice, ville dans laquelle il s'apprête à donner une aubade, William Sheller ferme les yeux, le temps sans doute de se rappeler de l'époque où Rock'n'dollars se baladait au sommet des hit-parades. En ce début de millénaire, le chanteur laisse le soin aux jeunes clones de Céline Dion ou de Florent Pagny d'aligner les hits. L'homme sait pertinemment qu'il ne remplira pas Bercy ou le Stade de France, mais ça ne l'empêche pas de savoir qu'il est devenu un artiste respectable et respecté capable, à l'heure où le disque pique la plus grave de ses crises, de publier une intégrale sans que cela paraisse saugrenu.
Et pourtant, l'objet baptisé Chemin de traverse n'a rien d'une collection de tubes. Véritable pont tendu entre des genres aussi différents que le rock, la pop, le classique ou la musique de chambre, le coffret permet, entre opus studios et disques live, d'évaluer le parcours unique d'un franc-tireur paisible de la scène francophone. Sa sortie, si elle ravit Sheller, ne l'affole pas.
«C'est l'histoire d'un cheminement. Il ne s'agit pas d'un bilan, juste d'une grosse bougie à souffler avant de passer à autre chose. Je devais bien ça à ceux qui me font le plaisir de s'intéresser à moi... Cependant, il y a là-dedans des trucs que j'aurais voulu voir enterrés au fond d'un jardin...», dit-il en levant les yeux au ciel. On lui demande alors si les trucs en question n'ont pas quelque chose à voir avec Lux æterna, la messe symphonique et psychédélique composée au début des seventies pour un couple d'amis. Sheller sourit : «Vous comprendrez en l'écoutant de quoi je veux parler, il y a des arrangements qui ne passent pas la rampe...»

Contre les chapelles

Le temps imparti pour l'interview étant trop court pour qu'on se penche sur les dix-neuf CD de Chemin de traverse, on se voit obligé d'insister à propos de Lux æterna, un album culte que les historiens présentent comme l'un des plus beaux trésors perdus de la scène francophone... L'artiste se marre franchement : « Oui, il y a de jolies plantées sur ce disque-là, mais j'ai une tendresse particulière pour lui. A l'époque, j'ai investi là-dedans toutes mes économies : tout l'argent que m'avait rapporté la musique que j'avais composée pour Erotissimo, le film de Gérard Pirès, ainsi que les royalties récoltées grâce au succès de My Year is a Day, le single enregistré avec Les Irrésistibles. Malgré mon enthousiasme, ça n'a pas marché du tout. Mais comme on dit : c'est devenu culte. Ce qui est amusant, c'est de voir que 30 ans après, les Japonais s'affolent chaque fois qu'on leur parle de ça. Récemment encore, on trouvait au marché aux puces de Tokyo des originaux à des prix astronomiques. Ensuite, ils ont fait des copies pirates en vinyle, ce qui dénote quand même un sacré vice. Dans le même temps, un producteur de hip-hop l'a samplé pour un groupe appelé Delton 3030. Ça m'échappe un peu, mais bon, je suis ravi de voir les mômes s'extasier...»

Oublier la Star’ac

La carrière de Sheller aurait pu s'arrêter là, ce qui aurait fait une intégrale un peu courte. Mais en se moquant gentiment du recours aux anglicismes dans le sautillant Rock'n'dollars, le musicien a rebondi vers les sommets. « C'était un gag, mais ça m'a sauvé tout en m'autorisant à vivre ma vie sans avoir à subir la stratégie de ma maison de disques. Je n'aime pas les chapelles, j'aime la musique. J'ai été formé au classique, mais j'ai tout de suite aimé la chanson, le rock, la musique de chambre et j'ai eu envie de passer de l'un à l'autre. »
Une telle envie de liberté aurait pu froisser ses employeurs. Pourtant, ces derniers n'ont jamais cillé. « Normal », glisse Sheller avant de préciser, au moment où l'attachée de presse entre pour mettre un terme à l'entretien : « Ils ont besoin de certains artistes de prestige pour servir d'alibi. Moi je suis le monsieur qui permet de faire oublier qu'ils investissent sur la Star Ac’ et toutes ces cochonneries-là... »  

* William Sheller, Chemin de traverse, Mercury, distr. Universal.