La Libre Belgique
2 novembre 2004

Les épures de William Sheller
(par Geneviève Simon)



Alors que 2005 verra le chanteur fêter trente ans de carrière, William Sheller publie "Epures". Un album exigeant où piano et voix forment des miniatures minimalistes. Rencontre avec un artiste hors norme.



"J'ai une famille un peu fofolle. J'ai été élevé bizarrement, bousculé, promené à gauche, à droite, dans des théâtres, mais c'est ce qui fait celui que je suis aujourd'hui. Mes petites blessures étant guéries, finalement, elles ont été enrichissantes." Un homme heureux, William Sheller, qui s'apprête à fêter trente ans de chansons. Si l'artiste a débuté en 1966, dans le groupe de rock niçois "The worst", c'est en 1975 que sort son premier album. Une intégrale est annoncée pour l'occasion, de même qu'une tournée avec orchestre - la même formation ("mes amis de Liège") qu'en 2000 - qui passera par la Belgique. Ce 3 novembre, il publie Epures, un album exigeant, où piano et voix mènent l'auditeur vers de réjouissantes contrées.

- "Sur l'album, enregistré chez vous, il n'y a que votre voix et votre piano : vous avez recherché la solitude..."
- "J'avais cette envie, après une grande tournée avec orchestre, après divers concerts avec l'orchestre de Lille, celui de Toulouse, après l'écriture d'un concerto et d'une symphonie. Je voulais quelque chose de minimaliste, des chansons avec le moins possible de mots, le moins possible de notes. Je me suis dit : pourquoi ne pas le faire chez moi, sur mon piano, que je connais bien, dont je sais utiliser les défauts comme je sais planquer les miens ? J'ai voulu placer l'auditeur comme s'il était assis près de moi, au piano. Ce qui n'a pas été facile."

- "Pourquoi ?"
- "Parce qu'on est à poil : il faut jouer le morceau d'un bout à l'autre sans se tromper, chanter juste. Enregistrer chez soi veut aussi dire qu'il y a des bruits ambiants. Et puis il y a des jours où on a beau recommencer cinq fois, dix fois la chanson, ce n'est pas ça. Le lendemain ou deux jours après, à peine avalé le café, elle est enregistrée d'un coup. Bien sûr, on a fait des montages, et gardé les meilleures prises. Je pensais enregistrer l'album en une semaine : vantard ! On a mis un bon mois."

- "Ce minimalisme a-t-il exigé un patient travail d'élagage ?"
- "Surtout dans les mots. Les mélodies, elles, étaient simples. Mais pour arriver en deux phrases à donner une image, il faut éliminer. Le français est superbe au niveau de la musicalité, mais il faut savoir la placer, mettre les temps forts et les temps faibles là où sont les temps forts et les temps faibles de la musique. Je veux également que cela rime. Et quand, pour le sport, je fais des rimes croisées, embrassées : cela complique tout. Mais pourquoi pas ?"

- "Ces derniers temps, vous avez été compositeur plutôt que chanteur..."
- "Je suis un compositeur de musique de métier. Par plaisir et par gourmandise, j'aime la chanson. Mais je ne fais pas de différence entre les deux : je ne vends pas des chansons parce que cela me permet de faire autre chose puisque je reçois des commandes d'autres choses. Je prends le temps de faire des chansons parce que j'aime cela."

- "La plupart sont assez brèves, tournant autour des deux minutes. C'est aussi une contrainte que vous vous imposez ?"
- "Il m'est arrivé de faire des chansons de huit minutes, comme Excalibur. Là, j'ai choisi un petit format. Un jour, dans une crêperie en Bretagne, j'ai entendu un album de Jeanne Moreau : de jolies petites chansons remplies d'images et de fraîcheur, avec des ritournelles, des comptines, des mots très simples. Et j'ai eu envie de faire de petites miniatures."

- "C'est une chanson que je te donne / Comme un gilet qu'on boutonne / Pour se réchauffer la vie." C'est à cela que sert une chanson ?"
- "C'est un peu comme cela que je les écoute. Il y a de petites chansons auxquelles on se raccroche. Les chansons aident à vivre, qu'elles soient bêtes ou sérieuses, tout le monde a en tête un moment de sa vie qui correspond à une chanson. Elles sont dans les souvenirs, comme un bon vieux gilet."

- "Epures" propose trois instrumentaux. Comment savez-vous ou décidez-vous que la musique n'aura pas besoin de mots pour exister ?"
- "Parce qu'ils sont conçus comme cela. Après les concerts, certains me demandent un autographe non pas sur un album mais sur une partition. Je me suis aperçu que des pianistes aimaient jouer mes morceaux. Donc, je me suis dit que, régulièrement, j'allais écrire des petits morceaux de piano et les glisser dans les albums de chansons."

- "Je ne suis là qu'au hasard d'un bien curieux parcours." Quelle part donnez-vous au travail et au hasard ?"
- "Il y a une part de chance, mais il faut d'abord avoir appris son métier comme un charpentier l'apprend. Alors, on aura toujours du travail en attendant d'être connu et de jouer sa propre musique. A partir de là, la chance peut jouer, pour susciter l'intérêt chez les éditeurs. Il y a des rencontres mystérieuses. Pourquoi Barbara a un jour entendu une messe que j'avais composée pour des amis, et a voulu que j'écrive pour elle ? Elle m'a dit : "Tu devrais chanter." Evidemment, présenté par Barbara, on bénéficie d'une oreille plus attentive. J'ai commencé par faire des choses simples, commerciales, et petit à petit..."

- "Vous vous êtes libéré..."
- "Il faut d'abord ouvrir la porte, accueillir le public, et ne pas commencer dès son premier disque à faire des choses bizarres. Il faut arriver avec le même langage pour emmener le public ailleurs, doucement."

- "En 1975, vous chantiez : "Donnez-moi madame, s'il vous plaît, du ketchup pour mon hamburger." A l'époque, certains vous ont catalogué comme chanteur commercial. La suite a démontré le contraire..."
-" J'étais le rigolo avec des grands pantalons, et cela a dérangé que je change d'un seul coup, que je fasse des chansons comme Le carnet à spirale. A l'époque, on m'a dit : "Tu es bête, si tu avais continué, cela aurait marché très fort. Regarde : Plastic Bertrand a pris ta place." Cela m'a fait rigoler. C'est très français d'être catalogué dans une boîte dont il ne faut surtout pas sortir. Au contraire, j'ai passé mon temps à me promener un peu partout parce que j'ai envie de vivre une vie de musicien d'aventures. Il faut se mettre en danger."

William Sheller, "Epures", chez Universal. En concert au Cirque Royal à Bruxelles le 14 mars, au Palais des Beaux-Arts de Charleroi le 15 mars et au Forum de Liège le 16 mars 2005.