Agathe photoromans N°140
1981

William Sheller
(par Claude Sapin)

 

Compositeur et arrangeur, il se fait chanteur afin de mieux bousculer les lois du show-business et imposer l’originalité de son talent…



Décorer le silence

«La Musique est l’Art de décorer le silence des autres, mais il ne doit pas exister une seule manière de le faire. Pas de limites, pas de chapelles !  Peu importe que l'inspiration vienne du classique, du rock ou de la variété. Un compositeur vraiment contemporain doit tenir compte aussi bien de la musique "de la rue" que de celle qui est dans les livres. Il doit s'intéresser à toutes les cultures, toutes les formes musicales et surtout ne pas se couper du monde, des gens, de la Vie. Certains veulent voir dans cette démarche le choix de la facilité. Quelle erreur ! En gardant, bien entendu, toujours comme souci principal la qualité, il est beaucoup plus difficile d'être un musicien accessible qu’un génie "incompris" ! Je crois également qu'il faut le plus souvent possible injecter une bonne dose d’humour à la musique. C'est parfois ce qui lui manque le plus !»
Ainsi s'exprime William Sheller qui réunit ses fonctions de pianiste, auteur, compositeur, orchestrateur et interprète en un unique terme original et attachant : «Décorateur du Silence» !
De père américain et de mère française, il naît à Paris le 9 juillet 1946… La famille Sheller, qui n'a guère l'obsession de la stabilité quitte peu après la France pour les U.S.A. C’est là que William vit ses premières années, notamment dans l'Ohio puis c'est le retour à Paris. Son père est passionné de jazz. Il est contrebassiste «amateur» mais a pour amis des «professionnels», Kenny Clarke, Dizzy Gillespie… Les plus grands musiciens américains de passage à Paris font une halte chez les Sheller.

Une prédiction inquiétante

William grandit dans cette ambiance, mais aussi dans celle des concerts classiques et de l'Opéra. Son grand-père est décorateur au Théâtre des Champs-Elysées et à l’Opéra. Le petit garçon fait très tôt connaissance avec l'envers du décor, les coulisses, les cintres, les loges, mais également Mozart, Wagner, Berlioz, Chopin, Rameau, Stravinsky, les orchestres symphoniques, les grands solistes…
Sa grand-mère est voyante. A sa naissance, elle avait prédit : «Vous ne lui ferez jamais faire ce que vous voulez. A 20 ans, on parlera de lui dans les journaux !» Cette prédiction inquiétait quelque peu les parents Sheller qui pensaient que si les champions ou autres génies en herbe étaient parfois à la Une des Journaux, ils partagent fréquemment cet honneur avec de jeunes criminels de tous poils. Aussi, quand à l'âge de 10 ans, il manifeste de lui-même le désir d'apprendre le piano, William ne rencontre-t-il aucun obstacle. Bien au contraire ! On pourrait certainement un jour parler d'un musicien de 20 ans dans le journal !

Une exploration musicale
La prédiction de sa grand-mère lui permet d'étudier le piano en toute liberté, autant qu'il le veut. A 15 ans, il compose ses premières pièces et abandonne le lycée pour approfondir ses études musicales. Il s’initie avec les plus grands professeurs, à la composition, l’orchestration, l'harmonie, le contrepoint : il prépare le Prix de Rome !
Jusqu’alors, le rock et la pop-music ont assez peu attiré son attention, mais un jour, il écoute un 30 cm des Beatles, Help. C'est pour lui une révélation. Effet immédiat : une rupture avec ses études classiques !
Il se met à étudier, à analyser, comme il l’a fait pour la musique classique, ce nouveau phénomène musical qui l’intrigue et  le passionne. Il écrit ses premières chansons d'inspiration rock. Bientôt, en 1966, il entre comme chanteur dans un groupe. Il puise dans le répertoire des Rolling Stones, des Beatles, des Who, etc… assimilant ainsi activement de l'intérieur, l'esprit, les rythmes, le sens de cette musique.
De ce véritable voyage exploratoire, une évidence se fait jour en lui : la musique dite classique était une musique populaire :  le mouvement contemporain de musique dodécaphonique, qui s’est en grande partie coupé du public, ne peut en être considéré comme la suite logique. La pop-music par contre, musique vivante, musique de génération, est, elle, par ses racines, par sa signification, par son principe, la continuation du mouvement classique. Mais il faut créer le lien, opérer la synthèse. C’est à partir de ce moment l’idée directrice de Sheller. Son modèle : l’expérience du même style tentée et réussie par Gershwin avec le jazz.

Une messe en guise de cadeau
Au cours des années suivantes, il gagne sa vie comme arrangeur et compositeur. En 1968, il compose notamment My year is a day, pour les Irrésistibles, et en 1969 la musique du film Erotissimo. Il rencontre à cette époque François Wertheimer et Guy Skornik. Il se joint à eux, en tant qu'orchestrateur, pour réaliser le Popera cosmic. En 1970, il écrit, en guise de cadeau de mariage, pour deux amis, une messe, Lux aeterna. Il la développe, elle devient symphonie. C’est sa première tentative concrète de jonction entre la musique pop et classique. Le disque, qui ne sort qu'en 1972, reçoit un accueil enthousiaste et fait un «succès d'estime». Lux aeterna, qui sera beaucoup utiIisé par la suite pour des films ou des spectacles audio-visuels, permet à Sheller de s'imposer en tant qu'arrangeur et compositeur original.
En avril 75 sort le premier 30 cm de William Sheller-chanteur. Le grand public découvre et adopte en quelques semaines, grâce à une chanson pastiche Rock’n’dollars, ce surprenant personnage aux cheveux courts et à la silhouette de teenager américain des années 50. Mais, fait rare, Sheller conquiert dans le même temps les faveurs du très exigeant public «spécialisé» de la pop-music. Dans les mois qui suivent, le succès que connaissent d'autres chansons de ce LP, Photos-souvenirs, La Fille de Montréal, Oncle Arthur et moi, Les Machines à sous, prouve qu’on ne peut classer, enfermer dans un style limité, le créateur de Rock’n’dollars
 
Un véritable style Sheller
Car Sheller aime le changement, la diversité, tant dans ses compositions et ses textes que dans sa façon de s'habiller et de vivre. Il surprend à chacune de ses apparitions à la télévision. Musicien exceptionnel, il a également fait la preuve, dans son premier 30 cm qu'il  est un des paroliers les plus originaux de sa génération.
Mais ce n'était qu'un début ! En mai 76 sort son deuxième 30 cm, Dans un vieux rock’n’roll, marqué, cette fois encore, par le succès de plusieurs titres, Dans un vieux rock’n’roll, Le carnet à spirale, Une chanson qui te ressemblerait, Genève… C'est la confirmation indiscutable que Sheller sera beaucoup plus qu'une étoile filante...
En mai 77, c'est Symphoman, nouvelle étape, nouvelle progression vers  l’idéal de William : créer une musique rock symphonique populaire. Ce disque est, comme les précédents, enregistré à Paris avec la participation de Catherine Lara (à qui William à dédié une chanson : Catherine) et un orchestre symphonique.
Au printemps 80 sort  Nicolas,  le 4e album de Sheller, enregistré à Los Angeles avec les plus grands musiciens de la côte Ouest : Bousculant ainsi quelque peu les lois du Show-Business, l’image qu'il se crée aux yeux du public est celle de quelqu'un qui ne fait jamais la même chose et qui étonne toujours. Mais personne ne s'y perd car si Sheller n'aime guère l'uniformité, il a le goût de l'unité et à partir d'éléments apparemment disparates, il a imposé un «style Sheller» qu'il est désormais impossible de ne pas reconnaître.